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19/11/2017
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L'aide sociale explose

2017, explosion des aides sociales


Le gouvernement genevois prévoit une hausse de 100 millions de francs des dépenses sociales. Le signal que la précarité ne cesse d’augmenter.

Journaliste: Eric Lecoultre
Le Conseil d’Etat ne s’y est pas attardé lors de la présentation en septembre de son projet de budget pour l’année prochaine. Le chiffre est toutefois impressionnant: en 2017, les dépenses sociales de l’Etat, destinées aux ménages les plus précaires, augmenteront de près de 100 millions de francs. Cette explosion concerne aussi bien les prestations d’aide sociale au sens strict (+21 millions), que les subsides d’assurance maladie (+34 millions) ou les aides destinées aux personnes âgées (+16,5 millions). Pour Genève, le signal est alarmant et témoigne d’une hausse constante de la précarité depuis plusieurs années. Si le nombre de chômeurs en fin de droit augmente, de plus en plus de personnes en emploi – les working poors – doivent également compter sur la solidarité de l’Etat pour vivre.
Devant la presse, le gouvernement cantonal a justifié ces charges supplémentaires par la conjoncture économique maussade subie par le canton. Il s’est contenté de regretter l’augmentation de ces «dépenses contraintes». En août dernier, il publiait par ailleurs un rapport montrant qu’une part de plus en plus importante des Genevois était concernée par la pauvreté.
Lire notre article du 22 septembre dernier: A Genève, l'inquiétante évolution de la précarité [2]
Les autorités sont-elles vraiment impuissantes pour lutter contre le chômage, les emplois précaires et la hausse des primes maladies et des loyers? Comment la responsabilité du Conseil d’Etat est-elle engagée?
Pour tenter d’expliquer cette situation, le directeur de Caritas, Dominique Froidevaux, pointe la détérioration durable du marché du travail: «Notre société sort de plusieurs crises successives qui ont provoqué une augmentation du chômage de longue durée. La concurrence pour obtenir un emploi s’est accrue et l’on constate une forte pression des salaires vers le bas.» Alors que les chômeurs peinent à se réinsérer, les emplois mal rémunérés ou à durée déterminée se multiplient.

Année record à l’Hospice

Certains chiffres témoignent de cette réalité. Le nombre de dossiers traités par l’Hospice général a augmenté de 14% entre 2012 et 2015. Une tendance que confirment les statistiques publiées en juin dernier par l’institution, qui montrent que plus de 4000 nouveaux bénéficiaires de l’aide sociale ont été enregistrés en 2015, un chiffre jamais atteint depuis une décennie1. L’Hospice relève que les durcissements législatifs de ces dernières années, relatifs aux assurances chômage et invalidité, poussent davantage de personnes à recourir à ses services.
En outre, l’Office cantonal de l’emploi note un accroissement du nombre de demandeurs d’emploi non-chômeurs, à hauteur de 12,4% en 2015 et 23% pour le premier semestre de 2016. Si le taux de chômage genevois, aux alentours de 5,5%, n’augmente pas significativement, davantage de personnes se trouvent dans des situations professionnelles insatisfaisantes.

Emplois de solidarité pointés du doigt
Selon Jocelyne Haller, députée d’Ensemble à gauche, l’Etat ne parvient pas à réguler suffisamment le marché du travail afin d’éviter le développement de l’emploi précaire. «Dans un certain nombre de cas, il entérine ce système», estime-t-elle en citant l’exemple des emplois de solidarité (EdS) prévus pour la réinsertion des chômeurs. «Il utilise le discours d’un marché du travail ‘complémentaire’ qui ne serait pas rentable et qui justifierait qu’on ne paye pas normalement ces travailleurs. Or, comme pour les stages, il s’agit de réels emplois qui méritent des conditions de travail dignes.»
Les autorités cantonales sont aussi critiquées pour leur incapacité à s’attaquer aux causes de la précarité. «La droite se plaint des coûts et tente de réduire les prestations sociales ou l’encadrement des personnes démunies, explique Jocelyne Haller. Le Conseil d’Etat poursuit l’objectif de donner moins à plus et ne développe pas d’alternatives.» En témoigne la baisse du coût moyen de prise en charge des dossiers des bénéficiaires de l’aide sociale, passé de 4161 francs en 2015 à 3900 francs en 2017. Une étape: l’objectif affiché par le gouvernement est de parvenir à 3700 francs par dossier, d’ici à 2021.

Moins de travail de réinsertion
«Je travaille depuis plusieurs années à l’Hospice général, précise un assistant social, membre de la commission du personnel. Nous agissons constamment dans l’urgence. Tout un pan de notre activité lié à la mise en place de véritables processus de réinsertion a été abandonné faute de moyens. Il n’y a plus de place pour la prévention.» Deux tiers des collaborateurs de l’Hospice général avaient signé une pétition en mars dernier, déplorant les conditions de travail actuelles. Alors que le volume d’activité a doublé ces huit dernières années, le budget de fonctionnement n’a augmenté que de 20%. Avec, pour conséquence, «une réduction drastique de l’accompagnement social». Les collaborateurs demandent la création d’au moins 88 postes en 2017, au lieu d’une coupe de 5% dans le personnel, comme le projette l’exécutif.
Pour Dominique Froidevaux, l’augmentation de la pauvreté dans notre société a longtemps été sous-estimée. «En 2010, le réseau Caritas en Suisse a publié des estimations qui ont ensuite été confirmées par l’Office fédéral de la statistique, à savoir qu’une personne sur dix est touchée par la pauvreté. À Genève, il a fallu attendre cinq ans pour qu’un rapport public détaillé soit rendu. Face à la paupérisation en général, une stratégie politique se fait encore attendre.»

Le poids du loyer et des primes

Le directeur de Caritas plaide pour des actions «en amont» contre la précarité, appliquées dans tous les domaines politiques. «L’instruction publique doit mieux collaborer avec l’économie pour évaluer quels sont les besoins et mieux orienter les jeunes», estime-t-il. Les personnes sans formation souffrent le plus sur le marché du travail genevois.
Les politiques de la santé ou du logement sont aussi dans le viseur. Les loyers genevois hors de prix et les primes de santé en constante hausse pèsent lourd dans les finances des ménages les plus modestes. Ces coûts élevés contribuent par ailleurs à la hausse des charges de l’Etat: les dépenses en subsides d’assurance maladie ont récemment dépassé celles destinées à l’aide sociale (en 2017, 380 millions contre 333 millions de francs). Rien que l’annonce en septembre de la hausse des primes à hauteur de 5,7% pour l’année prochaine a eu comme effet d’augmenter de plus de 10 millions les prévisions de dépenses publiques.

1. À l’exception de 2011, année d’entrée en vigueur de la nouvelle Loi fédérale sur l’assurance chômage, qui a fait passer de nombreux chômeurs sous le régime de l’aide sociale.

«L’Etat ne doit pas se substituer à l’économie»

Le conseiller d’Etat genevois chargé des affaires sociales et de l’emploi, Mauro Poggia, défend l’action du gouvernement.

Comment expliquez-vous l’augmentation des dépenses sociales pour 2017?

Mauro Poggia: Les explications sont multiples. Il y a évidemment un durcissement du marché de l’emploi, qui ne se répercute pas encore de manière significative sur le taux de chômage, mais qui risque d’apparaître prochainement. Il y a aussi la fin du RMCAS (revenu minimum cantonal d’aide sociale) et une précarisation d’une partie croissante de la population, avec par exemple une hausse constante des primes d'assurance-maladie. Cela étant, le taux de personnes à l’aide sociale n’a pas augmenté véritablement. C’est plutôt le montant par bénéficiaire ou par entité familiale qui a augmenté, avec les subsides d’assurance-maladie et les prestations complémentaires. La population vieillissant, il y a plus de personnes qui perçoivent l’AVS, avec des conséquences à ce niveau également.
La politique du gouvernement semble peu efficace pour lutter contre la précarité…
L’affirmation est séduisante, mais un peu courte sur le plan intellectuel. La précarité que l’on constate aujourd’hui n’est que l’arrêt sur image d’un film qui a commencé il y a bien longtemps. Formation interrompue ou insuffisante, maladie, accident, divorce: les causes peuvent être multiples et si le remède était connu, toutes les villes occidentales ne seraient pas confrontées à la même problématique.
Un récent rapport du Conseil d’Etat montrait que 18,7% de la population est concerné par le risque de pauvreté. Reconnaissez-vous une impuissance politique face à ce phénomène?
Il est vrai que le politique est confronté à un «effet-retard» des mesures pouvant être mises en œuvre pour lutter contre la précarité. La première est la formation, car il est établi que l’absence de formation professionnelle est un élément favorisant la précarité. Indépendamment du soutien financier aux personnes précaires, l’accompagnement vers l’emploi implique l’existence de postes de travail. Sur ce point, l’Etat ne doit pas se substituer à l’économie, en créant des emplois dont la pérennité n’est pas garantie.
Comment justifier l’augmentation des working poors, qui doivent compter sur les aides de l’Etat pour vivre?
Les prestations complémentaires familiales ont été instaurées pour compléter le revenu du travail. Dans un monde idéal, ce revenu devrait être suffisant pour vivre décemment. Reste à savoir s’il ne l’est pas parce que certains employeurs profitent d’une main-d’œuvre peu ou non qualifiée, ou si ces personnes perdraient leur emploi si leur salaire devait être supérieur. Comme toujours, la réalité doit être au milieu. Le remède reste le dialogue social et la négociation de conventions collectives qui peuvent, le cas échéant, être étendues. L’Etat ne peut pas aller au-delà.
Le programme des emplois de solidarités est critiqué car il cautionne des rémunérations très faibles. La lutte contre le travail précaire ne commence-t-elle pas par là?

Les critiques envers la faiblesse des rémunérations des EdS sont aussi récurrentes que mal fondées. Faudrait-il que l’Etat augmente ses soutiens financiers pour que les employeurs qui emploient des EdS augmentent les salaires? Cela ne serait que de l’hypocrisie, en créant des postes de travail qui ne verraient jamais le jour s’ils n’étaient pas soutenus par l’Etat.

L’Hospice général manque de moyens pour agir en faveur de la réinsertion des chômeurs longue durée. Ne faut-il pas les augmenter?
Cette proposition est certainement celle qui vient immédiatement à l’esprit. Or l’Hospice, par son service de réinsertion professionnelle (SRP), bénéficie des mesures du marché du travail proposées par l’Office cantonal de l’emploi. Les moyens sont à disposition. Faut-il davantage d’encadrement des personnes à l’Hospice notamment pour du coaching? Je n’en suis pas convaincu.
Ces dépenses sociales sont-elles vouées à augmenter continuellement?
Une réduction est peu probable. Au mieux, nous arriverons à les stabiliser. Mais cela dépendra aussi de la volonté de notre économie de recruter les compétences locales et de l’adéquation de ces compétences avec les besoins de notre économie. Nos efforts actuels en faveur des jeunes en rupture, conjointement avec le Département de l’instruction publique, portent leurs fruits, et c’est un défi pour l'avenir. ELE


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